Remarques linguistiques et stylistiques dans le texte de "Thiate"


 


Je ne reviens pas sur le contenu (le fond) du texte de Thiate : il a déjà reçu des répliques solides, notamment de la part de Mass. Je me concentre ici sur deux éléments liés à la linguistique et à la stylistique. 

 

1. La dualité de la forme et du fond 

 

Les auteurs – surtout dans le slam, la poésie, la chanson et aujourd’hui même le roman – sont souvent confrontés à un problème : pour qu’un texte artistique soit perçu comme « de haute facture », il doit respecter certaines règles. Ces règles concernent les rimes, la prononciation, les assonances, les allitérations, le rythme… Même si ces contraintes ont été assouplies par rapport aux règles de versification classique, elles restent présentes.

 

Il arrive donc fréquemment qu’un auteur choisisse des mots uniquement pour respecter une rime ou une harmonie sonore, parfois au détriment du sens. Or, la forme ne devrait jamais primer sur le fond, surtout dans le rap ou le reggae, où le message est essentiel. Le regretté Lucky Dube disait "You can change the style (…), you can change the rhythm (…) but never ever change the message".

 

Parmi les mots disponibles, il importe de retenir ceux qui expriment avec précision le sens voulu, même si cela complique la musicalité.

 

Dans le texte en question même si certains termes sont assez bien amenés, assimiler des mots comme terreur et erreur ou cadre et cancre du fait de leur ressemblance morphologique constitue une entorse à l’art de ce genre musical (rap ou reggae). L’art authentique exige un plus grand travail de choix de mots de mise en forme syntaxique, même si cela suppose patience et recherche.

 

2. Réalité linguistique

 

Le second point touche à une dimension plus strictement linguistique : la prononciation du mot projet. En wolof, il est rare de trouver des suites consonantiques initiales (comme Pr- dans projet). Dans ce cas, les consonnes en jeu sont séparées (pr = p-r), et la voyelle dupliquée: poro. De plus, le son [ʒ] du français (comme dans journal) est absent en wolof et figure parmi les consonnes les plus difficiles à maîtriser, même pour les enfants francophones, qui ne le stabilisent qu’aux environs de 6-7 ans. En wolof, le phonème [z], plus rare, tend parfois à être réalisé différemment et devient /s/. Selon le niveau de compétence linguistique, on peut donc entendre des variantes comme 1- porose, 2- poroze, 3- proze et finalement 4- proʒe : [pʀɔʒɛ].

 

Le mot projet est ainsi souvent prononcé de façon adaptée à la phonologie du wolof. Le phénomène se retrouve dans d’autres emprunts comme choisir (yaay suwaaziir) ou focus (fəkis), dont la prononciation reflète cette réalité linguistique sénégalaise wolof. Ces adaptations traduisent à la fois l’acceptation de la langue maternelle et l’influence des particularités articulatoires héritées de la langue maternelle.

 

Ma dernière remarque concerne une certaine inconsistance dans l’usage. On observe parfois une volonté de revendiquer un enracinement linguistique en prononçant projet à la sénégalaise (poroze). Mais, paradoxalement, on conserve pour le vocable qui désigne le plus petit de la famille en wolof) une graphie inspirée des conventions morphologiques du français: Thiate. Or, si l’on voulait suivre une cohérence dans la logique d'enracinement, ce mot devrait être écrit conformément aux principes orthographiques appliqués en wolof, Caat.

 


 

Commentaires

Messages les plus consultés